Le repérage de l’autisme sans DI (Déficience Intellectuelle) peut être particulièrement délicat. Lorsqu’une personne possède de bonnes capacités intellectuelles, un langage développé et une certaine autonomie dans la vie quotidienne, les particularités du spectre de l’autisme peuvent être moins visibles au premier regard.
Lorsqu’on pense à l’autisme, on imagine parfois une personne dont les difficultés seraient immédiatement visibles : difficultés importantes de communication, comportements répétitifs très marqués, isolement social ou besoin évident d’un accompagnement au quotidien.
Pourtant, l’autisme peut se présenter de manière beaucoup plus discrète.
Certaines personnes présentent un trouble du spectre de l’autisme (TSA) sans déficience intellectuelle, avec de bonnes capacités de langage, un niveau intellectuel dans la moyenne ou supérieur à la moyenne, une autonomie importante et parfois une vie sociale et professionnelle apparemment « ordinaire ».
Dans ces situations, l’autisme peut être beaucoup plus difficile à repérer, parfois pendant de nombreuses années.
Les enjeux de repérage de l’autisme sans DI: un bon niveau intellectuel ne signifie pas une absence de difficultés
L’absence de déficience intellectuelle ne signifie pas que l’autisme est absent ou qu’il a peu d’impact dans la vie quotidienne.
L’autisme est un trouble neurodéveloppemental qui concerne notamment la communication et les interactions sociales, ainsi que la présence de comportements, intérêts ou modes de fonctionnement restreints et répétitifs. L’expression de ces caractéristiques peut cependant varier considérablement d’une personne à l’autre et évoluer selon les situations et les périodes de vie.
Une personne peut ainsi avoir :
- un vocabulaire riche et une excellente mémoire ;
- de très bonnes capacités dans certains domaines ;
- une réussite scolaire ou professionnelle ;
- une grande autonomie dans certaines tâches ;
- la capacité à tenir une conversation et à maintenir des relations.
Ces compétences peuvent parfois masquer certaines difficultés plus subtiles.
Par exemple, une personne peut comprendre les règles sociales de manière intellectuelle, sans que les interactions sociales lui viennent spontanément.
Elle peut savoir quoi faire, sans que cela signifie que la situation sociale soit facile ou naturelle pour elle.
Des difficultés parfois très discrètes dans les interactions sociales
Chez certaines personnes avec un TSA sans déficience intellectuelle, les difficultés ne prennent pas nécessairement la forme d’une absence de communication ou d’un isolement évident.
Elles peuvent plutôt concerner la réciprocité sociale, la compréhension implicite des situations ou l’adaptation constante du comportement au contexte.
Par exemple :
- avoir du mal à savoir quand parler ou s’arrêter ;
- préparer mentalement certaines conversations ;
- réfléchir longtemps après une interaction à ce qui a été dit ;
- avoir du mal à comprendre certains sous-entendus, ironies ou intentions implicites ;
- avoir besoin de règles explicites pour comprendre certaines situations sociales ;
- ne pas toujours savoir comment entretenir une relation dans la durée ;
- avoir l’impression de devoir « jouer un rôle » dans certaines situations ;
- être beaucoup plus à l’aise dans les échanges autour d’un sujet précis que dans les conversations informelles.
Ces particularités peuvent être difficiles à observer lors d’une rencontre ponctuelle, notamment lorsque la personne a développé des stratégies efficaces pour s’adapter.
Les recommandations cliniques insistent d’ailleurs sur l’importance de prendre en compte l’histoire développementale, le fonctionnement dans différents contextes — domicile, études, travail, relations sociales — ainsi que les particularités sensorielles et les autres troubles neurodéveloppementaux.
Le camouflage social : apprendre à « faire comme les autres »
L’une des raisons pour lesquelles certains TSA sans déficience intellectuelle sont difficiles à repérer est le camouflage social, également appelé masking.
Il s’agit de stratégies utilisées pour réduire la visibilité de certaines particularités autistiques ou pour se conformer davantage aux attentes sociales.
Cela peut prendre différentes formes.
Une personne peut, par exemple :
- observer attentivement les autres pour reproduire leur manière de communiquer ;
- mémoriser des phrases ou des réponses adaptées à certaines situations ;
- apprendre à maintenir un contact visuel parce qu’on lui a expliqué que c’était important ;
- imiter les expressions faciales ou les gestes des autres ;
- préparer mentalement une conversation avant un rendez-vous ;
- analyser après coup une interaction pour déterminer si elle s’est « bien passée » ;
- cacher son inconfort sensoriel ou son besoin de s’isoler ;
- modifier sa façon de parler ou son comportement selon les personnes présentes.
La recherche décrit notamment trois grandes dimensions du camouflage : la compensation, le masking et l’assimilation.
La compensation consiste, par exemple, à utiliser consciemment des stratégies apprises pour parvenir à réaliser une compétence sociale qui n’est pas spontanée : observer les autres, mémoriser certaines règles sociales ou apprendre des réponses adaptées à différentes situations.
Le résultat peut être trompeur : de l’extérieur, la personne semble parfaitement à l’aise.
Mais ce qui est visible à l’extérieur ne reflète pas nécessairement l’effort nécessaire pour parvenir à ce résultat.
Et cet effort peut avoir un coût important. Plusieurs travaux ont mis en évidence une association entre le camouflage et une moins bonne santé mentale, notamment davantage de symptômes dépressifs, d’anxiété, de stress ou de burnout autistique. Une revue de 2026 portant sur 48 études retrouve globalement une association entre camouflage et difficultés de santé mentale. Une étude publiée en 2025 chez 92 adultes autistes a également retrouvé des associations entre camouflage, épuisement lié au burnout et symptômes dépressifs ; dans cette étude, l’épuisement semblait jouer un rôle dans le lien entre camouflage et dépression.
Cela rejoint également les témoignages et travaux consacrés au burnout autistique, dans lesquels le camouflage figure parmi les facteurs pouvant contribuer à l’épuisement. Une revue systématique publiée en 2025, portant sur 48 études et près de 4 000 personnes autistes, rapporte notamment des liens entre burnout, surcharge sensorielle et sociale, camouflage et difficultés du quotidien.
? Pour aller plus loin, vous pouvez également lire mon article : [Burnout autistique : comprendre un épuisement qui ne ressemble pas à un simple coup de fatigue].
« Mais pourtant, il/elle se débrouille très bien… »
C’est justement l’un des pièges les plus fréquents.
Une personne peut réussir ses études, travailler, avoir une famille, conduire, voyager et gérer de nombreuses responsabilités tout en rencontrant des difficultés importantes dans certaines situations.
Il est donc essentiel de distinguer les capacités d’une personne de l’effort qu’elle doit fournir pour les mobiliser.
Deux personnes peuvent, par exemple, accomplir exactement la même tâche professionnelle, mais avec une dépense d’énergie très différente.
L’une peut trouver une réunion sociale relativement simple. L’autre peut devoir anticiper les échanges, décoder les réactions des collègues, gérer le bruit ambiant, contrôler certains comportements et récupérer ensuite pendant plusieurs heures.
La réussite observable ne permet donc pas, à elle seule, de conclure que tout est facile.
Les difficultés peuvent surtout apparaître lorsque les exigences augmentent
Certaines personnes compensent très bien leurs difficultés pendant une partie de leur vie.
Puis leur équilibre devient plus fragile lorsque les exigences augmentent.
Cela peut arriver lors :
- du passage au lycée ou à l’université ;
- de l’entrée dans la vie professionnelle ;
- d’un changement de poste ;
- d’une séparation ;
- d’une naissance ;
- d’un déménagement ;
- d’une augmentation des responsabilités familiales ;
- d’une période de stress prolongé ;
- ou de changements importants dans les habitudes et l’environnement.
Une personne qui disposait auparavant d’un environnement très structuré peut alors se retrouver confrontée à davantage d’incertitude, de sollicitations sociales, de changements ou de surcharge sensorielle.
Les difficultés deviennent alors plus visibles.
C’est notamment pour cette raison qu’une personne peut avoir l’impression que « tout allait bien avant », alors qu’en réalité elle avait développé au fil des années de nombreuses stratégies d’adaptation.
L’autisme peut être confondu avec d’autres difficultés
Chez certaines personnes, ce sont d’abord les conséquences du fonctionnement autistique qui amènent à consulter.
Par exemple :
- anxiété importante ;
- anxiété sociale ;
- épisodes dépressifs ;
- épuisement ;
- difficultés relationnelles ;
- hypersensibilités sensorielles ;
- difficultés d’adaptation aux changements ;
- difficultés professionnelles ;
- troubles du sommeil ;
- sentiment de décalage avec les autres.
Cela ne signifie évidemment pas que toute personne présentant de l’anxiété ou un épuisement est autiste.
Mais lorsqu’un ensemble de difficultés s’inscrit dans un fonctionnement présent depuis l’enfance et concerne plusieurs domaines de la vie, il peut être pertinent de se demander si un trouble neurodéveloppemental n’est pas également présent.
? J’aborde également ce sujet dans mon article [Autisme et anxiété : pourquoi les personnes autistes peuvent-elles être particulièrement vulnérables à l’anxiété ?].
Les recommandations cliniques indiquent notamment que, chez l’adulte, une évaluation de l’autisme peut être envisagée lorsqu’il existe des difficultés persistantes dans les interactions ou la communication sociales, associées à des comportements rigides, répétitifs, des intérêts restreints ou une résistance au changement, notamment lorsqu’elles ont un impact sur les études, l’emploi ou les relations.
Pourquoi les femmes sont-elles parfois moins facilement repérées ?
La question du camouflage est particulièrement étudiée chez les femmes autistes, notamment chez celles qui ont de bonnes capacités intellectuelles et langagières.
Certaines recherches suggèrent que les femmes peuvent davantage utiliser des stratégies de camouflage social. Toutefois, il faut interpréter ces résultats avec prudence : une partie importante des études disponibles porte sur des femmes, des personnes diagnostiquées tardivement et des participants ayant au moins des capacités intellectuelles ou langagières moyennes. Cela signifie que les résultats ne représentent pas nécessairement toute la diversité des personnes autistes.
Il faut également éviter une conclusion trop simple : le camouflage n’est pas exclusivement féminin, et toutes les personnes autistes ne camouflent pas leur fonctionnement de la même manière. Une méta-analyse publiée en 2026 a notamment retrouvé une association entre traits autistiques et camouflage qui était comparable selon le sexe.
Les recherches actuelles montrent donc à la fois que le camouflage est un phénomène important à prendre en compte et que nous avons encore besoin d’études portant sur des populations autistes plus diversifiées.
Ce qui compte, ce n’est pas seulement ce que l’on voit
Lorsqu’un TSA sans déficience intellectuelle est envisagé, il est donc important de ne pas se limiter à l’apparence actuelle de la personne.
Une évaluation sérieuse cherche notamment à comprendre :
- le fonctionnement social depuis l’enfance ;
- les relations avec les autres ;
- la communication et la réciprocité sociale ;
- les intérêts et les habitudes ;
- le rapport au changement ;
- les particularités sensorielles ;
- les stratégies d’adaptation mises en place au fil du temps ;
- le fonctionnement dans différents environnements ;
- les éventuelles difficultés associées, comme l’anxiété ou le TDAH ;
- et l’impact réel de ces particularités sur la vie quotidienne.
Les recommandations du NICE, National Institute for Health and Care Excellence, l’organisme britannique qui élabore des recommandations fondées sur les données scientifiques pour les professionnels de santé et du secteur social, soulignent notamment l’importance de recueillir des informations sur le développement précoce, le fonctionnement à la maison, dans les études ou au travail, ainsi que les antécédents de santé mentale et les autres troubles neurodéveloppementaux.
Ces recommandations précisent également qu’un outil de dépistage ne doit pas être utilisé seul pour établir un diagnostic : l’évaluation doit être globale et réalisée par des professionnels formés et compétents.
Repérer l’autisme, ce n’est pas chercher un « comportement typique »
Il n’existe pas une manière unique d’être autiste.
Certaines personnes ont des manifestations très visibles. D’autres ont appris, parfois très tôt, à compenser une partie de leurs difficultés.
C’est pourquoi une personne qui paraît sociable, qui regarde dans les yeux, qui possède un langage élaboré ou qui réussit professionnellement ne doit pas être considérée comme « trop fonctionnelle » pour être autiste.
À l’inverse, ces caractéristiques ne suffisent évidemment pas à établir la présence d’un TSA.
L’enjeu est plutôt de comprendre le fonctionnement global de la personne, son histoire développementale et la manière dont elle s’adapte à son environnement.
Le diagnostic ou l’évaluation ne consiste donc pas à rechercher quelques signes isolés, mais à mettre en perspective un ensemble de caractéristiques dans l’histoire de la personne.
À retenir
L’autisme sans déficience intellectuelle peut être difficile à repérer parce que certaines personnes disposent de bonnes capacités intellectuelles et langagières, ont développé des stratégies d’adaptation importantes et peuvent présenter des difficultés surtout dans certaines situations ou lorsque les exigences environnementales augmentent.
Le camouflage social peut également rendre les particularités moins visibles, notamment dans les interactions ponctuelles.
Mais être autonome, avoir une bonne réussite scolaire ou professionnelle, savoir communiquer ou avoir une vie sociale ne permet pas d’exclure un TSA.
Comprendre cette diversité des présentations permet d’éviter deux erreurs opposées : considérer que l’autisme est toujours immédiatement visible, ou au contraire interpréter toute difficulté sociale ou sensorielle comme un signe d’autisme.
Une évaluation clinique doit prendre en compte l’ensemble du fonctionnement de la personne, son histoire et son contexte de vie.
? Vous pouvez également consulter mes articles consacrés au burnout autistique, à l’autisme et l’anxiété, ainsi qu’à la différence entre burnout autistique et dépression.
Vous vous reconnaissez dans certains de ces éléments ?
Se questionner sur un éventuel TSA peut être une démarche importante, mais les informations trouvées en ligne ne permettent pas à elles seules de poser un diagnostic.
Une évaluation clinique permet de replacer les différentes caractéristiques dans l’histoire et le fonctionnement global de la personne.
Dans ma pratique, je prends notamment en charge les personnes avec TSA sans déficience intellectuelle, anciennement désigné dans certains cas sous le terme de syndrome d’Asperger, ainsi que les profils neuro-atypiques, les difficultés anxieuses et les problématiques associées.
Références bibliographiques
- Hodge, E. K., & Meltzoff, K. K. (2026). The relationship between autistic camouflaging and mental health: A scoping review. Frontiers in Psychiatry, 17, 1701615.
Cette revue porte sur 48 études et retrouve une association entre camouflage et difficultés de santé mentale, notamment anxiété, dépression, stress et burnout. - Bougoure, M., et al. (2025). Burnout as experienced by autistic people: A systematic review. Autism in Adulthood.
Revue systématique de 48 études, incluant environ 4 000 personnes autistes. Elle met notamment en évidence le rôle de la surcharge sensorielle et sociale et du camouflage parmi les facteurs associés au burnout autistique. - Benatov, J., Sarel-Mahlev, E., & Bar Yehuda, S. (2025). Camouflage, Burnout-Exhaustion, and Depression in Autistic Adults. Autism in Adulthood, 8(4), 801–808.
Étude menée auprès de 92 adultes autistes, examinant les liens entre camouflage, épuisement lié au burnout et symptômes dépressifs. - Cook, J., Hull, L., Crane, L., & Mandy, W. (2021). Camouflaging in autism: A systematic review. Clinical Psychology Review, 89, 102080.
Revue systématique de 29 études sur le camouflage. Les auteurs soulignent notamment l’association entre camouflage plus important et moins bonne santé mentale, tout en rappelant les limites de représentativité des échantillons étudiés. - Nel, J., Spedding, M., & Malcolm-Smith, S. (2025). Consolidating a framework of autistic camouflaging strategies: An integrative systematic review. Autism, 29(10), 2379–2394.
Revue systématique consacrée aux différentes stratégies de camouflage et aux facteurs contextuels qui les influencent. - National Institute for Health and Care Excellence (NICE). (2021). Autism spectrum disorder in adults: diagnosis and management (CG142).
Les recommandations NICE soulignent notamment l’importance de prendre en compte l’histoire développementale, le fonctionnement social, professionnel et quotidien, les particularités sensorielles et les autres troubles neurodéveloppementaux lors de l’évaluation.